À quel point le public connaît-il et accepte-t-il l’expérimentation animale ?

Cet article a été publié une première fois en décembre 2020 sur le site web “Le Guide sceptique du véganisme”, qui regroupait quelques articles particulièrement fouillés et sourcés sur des sujets variés tels que la production de miel, la durée de vie des vaches laitières ou la viabilité du végétalisme lors de la grossesse. Malheureusement, ce site n’existe plus, l’article est donc reproduit ici et sera mis à jour ponctuellement (dernière mise à jour : 11/01/2022).

En bref 
— Les sondages et études d’opinion donnent des résultats très variables selon la formulation et le format des questions employées, et ressemblent parfois plus à des opérations de communication qu’à des recherches rigoureuses.
— Le public semble généralement accepter certains types de recherche (étude des maladies et élaboration de remèdes, notamment) plus que d’autres (tests de toxicité des ingrédients chimiques ou cosmétiques, en particulier) et l’utilisation de certaines espèces (notamment les rongeurs) plus que d’autres (chien·nes, chat·tes et primates en particulier).
— Le public semble généralement moins accepter l’expérimentation animale lorsqu’elle implique des niveaux de souffrances élevés pour les animaux ou lorsque des alternatives non animales sont disponibles.
— Les connaissances du public sur l’expérimentation animale sont très parcellaires, ce dont se rendent compte les gens, au point de juger être mal informés sur ce sujet.
— Le lien entre niveau de connaissances et opinions sur l’expérimentation animale n’est pas clair.

Sources principales

Expérimentation animale – Analyse de la controverse de 1950 à nos jours en Suisse (un énorme travail sur la situation suisse, mais qui fournit de nombreuses sources concernant toute l’Europe)
— Comment le public voit-il l’expérimentation animale ? (résultats de mon questionnaire diffusé en ligne au printemps 2020)
— Les Français et la condition animale (sondage Ipsos commandé par la Fondation Brigitte Bardot, qui nous renseigne sur le rapport des francais à la condition animale, dont l’expérimentation animale)
— Que nous disent les enquêtes réalisées auprès des citoyens ? (critique des enquêtes et des sondages d’opinion réalisé par le site de l'association Transcience, avec des pistes pour mieux comprendre les points faibles et les points forts de ce genre de source)

Introduction

Ces vingt dernières années, de nombreux sondages ont mesuré le degré d’adhésion de la population à l’expérimentation animale et les représentations de la population autour de la réglementation et des pratiques. Quelques-uns de ces sondages étudient le positionnement du public vis-à-vis des mouvements d’opposition à l’expérimentation animale, selon leur mode d’action [1][2][3]. On s’intéressera plutôt ici à l’évaluation du positionnement et des connaissances du public vis-à-vis de l’expérimentation animale.

L'opinion publique face à l'expérimentation animale

Selon les sondages et les études, les résultats peuvent être très différents. En ce début de 21e siècle, on obtient 45% pour et 41% contre le fait de laisser les scientifiques « faire des expériences sur les animaux » dans l’Union Européenne [4], mais 34% pour et 64% contre l’expérimentation animale en France [5], et seulement un tiers contre en Angleterre [2]. Toujours en Angleterre, on trouve 26% favorables à une interdiction totale de l’expérimentation animale [3], tandis que 73% des Français·es seraient favorables à cette interdiction « dans un délai de 10 ans afin de laisser le temps aux laboratoires de développer des méthodes substitutives » [6]. Très récemment, une enquête européenne trouve que 53-71% des gens, selon les pays, s’accordent avec l’idée que l’Union Européenne interdise dès maintenant l’expérimentation animale dans son ensemble, tandis que seuls 10-22% expriment leur désaccord avec cette idée [25].

Cependant, une revue des enquêtes européennes menées jusqu’à 2010 remarque que l’acceptation des recherches animales est différente selon le type de recherches, l’espèce utilisée, la souffrance infligée et la possibilité d’alternatives, et relève également de facteurs démographiques [7]. C’est également la conclusion d’un sondage commandé par le Gircor en 2021 [26]. Concernant d’abord les facteurs démographiques, l’âge, le sexe, le genre, le vécu avec les animaux, la religion et le végétarisme semblent jouer un rôle [8]. Les hommes, les personnes ayant des affinités politiques avec le centre droite, ainsi que les cadres directeurs, seraient plus susceptibles que les autres d’être favorables à l’expérimentation animale [4][9]. Cependant, en France, les personnes ayant des emplois moins rémunérateurs et/ou un niveau de vie plus bas sont moins favorables au financement public du développement de méthodes substitutives – mais sont tout aussi d’accord pour poser une interdiction sous dix ans afin de laisser le temps aux laboratoires de développer des méthodes substitutives [6].

  • En fonction du but des recherches
  • En fonction de l'espèce utilisée
  • En fonction de la souffrance des animaux
  • En fonction de la disponibilité d'alternatives

L’adhésion du public est très variable en fonction du but. En France, 56% des gens seraient favorables à l’expérimentation animale si elle « permet de mieux soigner les maladies des hommes (vaccins, médicaments) » – un degré d’adhésion qui monte jusqu’à plus de 70% pour des maladies spécifiquement nommées ou pour la recherche en chirurgie [1][26]. En Angleterre, le degré d’adhésion passe de 5% pour les tests de produits cosmétiques à 79% pour les recherches de nouveaux traitements et de nouvelles procédures destinées à soigner des maladies spécifiques (65% pour le COVID-19, par exemple), en passant par des positions beaucoup plus mitigées pour le reste des applications de l’expérimentation animale [10]. Au sein d’une université états-unienne, on retrouve des résultats similaires : l’étude des maladies animales et des maladies humaines, en particulier, sont jugées beaucoup plus justifiées que les tests de produits chimiques ou cosmétiques [11].

Dans une enquête européenne récente, 59-78% des gens sont d’accord pour dire que les tests utilisant des animaux pour des produits ou des ingrédients cosmétiques « sont inacceptables quelles que soient les circonstances », et 63-81% des gens pour dire que l’Union Européenne « devrait bannir les tests utilisant des animaux pour les produits ménagers » [25]. En Suisse, « 75% des répondants rejettent l’EA [expérimentation animale] destinée à tester la nocivité ou l’innocuité de substances utilisées quotidiennement, comme par exemple les produits de vaisselle » [14]. En France, 55% des personnes seraient favorables à l’interdiction totale des tests relatifs aux produits et ingrédients chimiques (produits ménagers, engrais, pesticides…) [5]. En Angleterre, 48% des gens déclarent accepter l’expérimentation animale pour tester des produits chimiques qui pourraient être nocifs pour les humain·es, mais seulement 39% se disent favorables à l’utilisation d’animaux pour des tests concernant des produits chimiques qui pourraient nuire à l’environnement [2].

Dans l’Union Européenne, selon les pays, 29-65% des gens sont favorables et 12-51% sont défavorables aux expériences « sur des animaux tels que les chiens et les singes, si cela peut aider à résoudre des problèmes de santé pour les humains » – la France se situant parmi les moins favorables (33%) et les plus défavorables (51%), un chiffre très différent en ce qui concerne les souris : 68% sont favorables, et 20% défavorables à leur utilisation « si cela donne des informations sur des problèmes de santé pour les humains » [9]. En fait, 27% des Français·es disent que la recherche sur les primates « n’est jamais acceptable », 14% qu’elle est « toujours acceptable », 53% qu’elle est acceptable sous conditions pour étudier certaines maladies [1]. Mais les espèces les plus favorisées restent les animaux de compagnie : selon les sondages, 72% des Français·es seraient favorables à une interdiction totale des expériences sur les chien·nes et les chat·tes [5], ou 73% à une interdiction totale des expériences sur les animaux de compagnie [12]. On retrouve ces écarts en fonction des espèces aux États-Unis : à l’Université de Wisconsin-Madison, l’expérimentation sur des rat·es et des souris était jugée plus acceptable que l’expérimentation sur des porcins et des ovins, elle-même jugée plus acceptable que l’expérimentation sur des primates, des chien·nes et des chat·tes [11].

La souffrance des animaux est également un critère récurrent dans les positionnements. On entend souvent les chercheurs/euses affirmer que le bien-être des animaux est nécessaire pour obtenir des résultats de bonne qualité (c’est notamment le cas dans le questionnaire de Pollo et al. en 2004 [13]). En France 87% des gens sont pour l’interdiction de « toute expérimentation engendrant la souffrance d’un animal » [5]. En Suisse, « 66 % des répondants (…) considèrent comme indéfendables au plan éthique les expériences infligeant lourdement aux animaux douleurs, maux et anxiété : plus le niveau de gravité de l’expérience augmente, plus l’acceptation diminue, pour atteindre seulement 8 % dans le cas des expériences de degré de gravité 3 » [14] – le degré maximum de gravité, impliquant des contraintes sévères et/ou des souffrances non soulagées. En Angleterre, 74% des gens disent accepter l’expérimentation animale en général tant qu’il n’y a pas d’alternative et pas de souffrances inutiles [10].

En France, selon les sondages, 75-90% des gens sont favorables à l’interdiction du recours à l’expérimentation animale quand des alternatives existent [5][15][16]. Dans le même temps, en Angleterre, 56-74% des gens déclarent accepter l’utilisation des animaux pour la recherche en général ou pour la recherche médicale tant qu’il n’y a pas d’alternative [2][10]. Des deux côtés, on s’accorde très largement pour dire que plus de travail doit être fait pour trouver des alternatives [10][25], quitte à poser des engagements de dates limites [25] et à fournir un financement public pour le développement des méthodes de substitution, ce à quoi 30% des Français·es semblent être opposé·es [6].

Les connaissances du public sur l'expérimentation animale

Malgré cette quantité de sondages portant sur des sujets divers, qui permettent de mieux cerner la complexité de la question et les biais posés par les diverses manières de formuler un questionnaire, les connaissances du grand public sur le sujet semblent très peu étudiées.

  • L'évaluation des connaissances du public
  • Connaissances et opinions sur l’expérimentation animale
  • Le manque de transparence
  • Transparence ou communication à sens unique ?

Seules quelques bribes de (mé)connaissances très spécifiques ont fait l’objet de questions : en Angleterre, 35-41% des gens pensent que l’expérimentation animale est autorisée pour tester les produits cosmétiques ou leurs ingrédients [3][10], alors que la situation est plus complexe qu’une simple autorisation/interdiction ; en France, 67% des personnes s’accordent pour généraliser en disant qu’ « il existe aujourd’hui d’autres moyens aussi efficaces que l’expérimentation animale pour faire progresser la science et la médecine » [5].

Dans un questionnaire de connaissances récent [17], les scores étaient généralement faibles, avec des différences très marquées selon les questions :

  • Très peu de répondant·es ont su donner le nombre d’animaux utilisés chaque année en France (voir les analyses commentées de Transcience [18] et d’Animal Testing [19] pour une réponse suffisamment nuancée à cette question), et à l’exception des souris et des rat·es, une proportion variable de personnes semblait n’être pas sûre que les autres espèces soient utilisées, voire avait tendance à penser qu’elles ne l’étaient pas – même pour les chat·te·s et les chien·ne·s, pourtant largement mises en avant depuis le 19e siècle par les associations qui luttent contre l’expérimentation animale.
  • La définition de la recherche fondamentale (qui ne cherche pas une application directe, mais une compréhension dont pourront éventuellement découler des applications) est loin d’être évidente, en particulier pour les personnes opposées à l’expérimentation animale, alors qu’il s’agit d’un des domaines qui utilisent le plus d’animaux chaque année.
  • Les 3R (réduire – raffiner – remplacer), de même, semblent très peu connus : que ce soient des personnes opposées ou des personnes favorables à l’expérimentation animale, très peu de répondant·es ont su dire à quel mot se référait chacun des 3R, une grande majorité ayant même répondu ne pas savoir du tout.
  • Parmi les applications de l’expérimentation animale, presque personne n’a mentionné au moins une application de chacun des trois domaines principaux (recherche biomédicale, toxicologie et recherche fondamentale), la recherche biomédicale étant beaucoup plus souvent mentionnée que les autres.
  • Parmi les méthodes alternatives, presque personne n’a mentionné au moins une méthode de chacun des trois grands domaines que sont l’in vitro (en milieu de culture), l’in silico (informatique) et l’in humano (tests sur les humain·es), les méthodes in vitro étant mentionnée bien plus souvent que les autres et avec une plus grande variété de méthodes spécifiques.
  • Encore beaucoup de personnes pensent que l’ensemble des résultats obtenus par les expériences sur les animaux ne peuvent pas être transférés de manière fiable à l’humain. Cela est probablement dû à la généralisation largement pratiquée par certains associations qui luttent contre l’expérimentation animale en s’attaquant notamment à la prédictivité décevante des modèles animaux utilisés en toxicologie ou au bilan tout aussi décevant des recherches sur des maladies neurodégénératives telles que la maladie d’Alzheimer. Cette question est particulièrement complexe et ne devrait pas faire l’objet de généralisations si le but est d’informer le public.
  • Encore beaucoup de personnes pensent qu’il est d’ores et déjà possible de remplacer toutes les expériences réalisées sur les animaux par des méthodes alternatives, alors que même en supposant que l’on utilise des personnes humain·es pour les remplacer, il y aura toujours la possibilité d’expériences sur les animaux qui n’impliquent pas d’applications chez l’être humain, et d’expériences destinées à la médecine vétérinaire. Cela ne veut pas dire que l’expérimentation animale ne peut pas être arrêtée, mais que, au même titre que l’interdiction de réaliser des expériences sur des personnes humains non consentantes, arrêter totalement l’expérimentation animale implique, dans certains domaines, d’accepter de se priver d’un certain nombre de possibilités ou d’imaginer d’autres voies de recherche.
  • En ce qui concerne les cosmétiques, alors que la quasi-totalité des répondant·es savaient pouvoir trouver en magasin des produits de marques pratiquant des tests sur les animaux, la loi européenne sur les tests de cosmétiques finis et d’ingrédients de cosmétiques n’était manifestement pas claire pour de nombreuses personnes. Il faut dire que son interaction avec les lois d’autres pays et avec la réglementation REACH n’aide pas à bien en saisir la portée, et que les seules tentatives de le faire viennent des associations qui tentent de mettre en place des certifications pour aider à informer le public.

D’ailleurs, une enquête a révélé que, malgré un résultat général plutôt favorable à l’expérimentation animale sous certaines conditions, les résultats tendaient de plus en plus vers des positionnements mitigés, peut-être parce que les gens se rendaient mieux compte qu’ils ne savaient pas grand-chose sur différents sujets – l’enquête repérait d’ailleurs une augmentation de la neutralité en réponse à de nombreuses questions par rapport aux enquêtes précédentes, et constatait que 70-85% des gens ne se sentaient pas assez informés concernant les alternatives, les efforts pour réduire les souffrances des animaux, les initiatives gouvernementales et le centre britannique dédié aux méthodes alternatives [2]. En 2020, dans un questionnaire à l’échelle européenne, 60-76% des gens, selon les pays, ont répondu ne rien savoir ou ne savoir que peu de choses à propos de la réglementation de l’expérimentation animale [25].

Le lien entre connaissances et soutien envers l’expérimentation animale a été abordé dans une revue de la littérature : « une étude a montré que quand leurs connaissances augmentent, les membres du public soutiennent moins le sujet, en particulier si celui-ci est considéré moralement discutable. D’autres études se font l’écho de ces résultats, trouvant que dans certains cas, la familiarité avec la recherche animale était associée avec des niveaux plus bas de soutien » [8]. Plus récemment [17], il semble que les végés (c’est-à-dire les personnes se déclarant végétariennes, végétaliennes ou véganes) ont un niveau de connaissances légèrement supérieur aux non-végés, et les personnes ayant des avis nuancés,  un niveau de connaissances légèrement supérieur aux personnes se déclarant radicalement opposées à l’expérimentation animale (c’est-à-dire aux personnes opposées à l’expérimentation animale quel que soit le but des expériences, l’espèce utilisée et le niveau de souffrance impliqué).

Globalement, c’est sur le manque de transparence que le public s’accorde le mieux. En France, 73% des gens sont d’accord pour dire qu’ « actuellement, l’information délivrée sur les conditions dans lesquelles les expérimentations sur les animaux sont réalisées est insuffisante » [5]. En Angleterre, un tiers des personnes ne savent pas si elles font confiance ou non au système de réglementations, 42% décrivent les établissements d’expérimentation animale comme opaques (secretive), 65% disant ne pas se sentir assez bien informées sur l’utilisation des animaux dans la recherche et 76% disant ne pas se souvenir avoir vu des informations sur la recherche animale dans les 12 derniers mois, 90% disant ne pas avoir connaissance du centre britannique dédié à la mise en œuvre des 3R [3]. Plus récemment en France, le public reconnait très majoritairement ne pas bien connaitre les structures, les réglementations et les pratiques de l'expérimentation animale [26].

En fait, le manque de connaissances et d’informations semble être l’une des deux raisons principales pour lesquelles des personnes pourtant opposées à l’expérimentation animale continuent d’acheter et d’utiliser des produits impliquant des tests sur les animaux. La deuxième raison exprimée est le besoin de se soigner avec des traitements et des médicaments mis au point et testés sur des animaux [17]. On peut généraliser ces difficultés, dans la société actuelle, à l’usage de toutes les technologies et de tous les éléments de confort que nous connaissons, pour lesquels les lois impliquent souvent l’utilisation d’animaux, ce qui ne signifie pas que l’expérimentation animale soit nécessaire au maintien du confort quotidien et des nouvelles technologies, ni à la poursuite des recherches biomédicales.

En réponse au public, une enquête menée en 2006 auprès de scientifiques des sciences de la vie suggère que les chercheurs/euses ont peur de s’exprimer publiquement et n’y sont pas encouragé·es par leurs institutions, mais disent le faire quand même [20] – un article dans le même numéro remarque cependant que le débat est tellement polarisé qu’il est difficile de s’exprimer et de débattre rationnellement sans se voir taxer d’être collaborateur/rice ou extrémiste [21], ce qui ne facilite pas l’approfondissement du débat sur ces questions. Par exemple, alors que 86% des scientifiques suisses jugent le débat public sur l’expérimentation animale important, plus de 60% disent que les médias sont en faveur des adversaires de l’expérimentation animale et donnent une image négative de la recherche [22].

Sur la base des réponses enregistrées par notre étude, l’engagement des scientifiques semble plutôt s’inscrire dans une relation unidirectionnelle de ceux-ci vers le grand public (lequel est considéré comme une cible qu’il faut informer pour qu’elle soit ensuite plus positive envers la science, d’après les trois-quarts des réponses environ). Une moindre place est laissée à l’écoute, à la compréhension et au débat du scientifique avec la société. D’ailleurs, 59 % des répondants considèrent que le public ne devrait pas avoir son mot à dire dans la régulation des activités scientifiques et leurs applications, et seuls 33% attribuent au public un bon sens et un jugement pertinent. [23]

Les limites des sondages

Au-delà des enquêtes menées dans un cadre scientifique, il est excessivement rare que les résultats soient accompagnés d’une revue de la littérature sur leur sujet. Comme le remarquait justement une revue de la littérature par E. Ormandy et C.A. Schuppli en 2014, les questionnaires ont des limites, notamment quand la population répondante est constituée intégralement d’étudiant·es en licence, que les questions posées sont très générales et que seules des échelles ou des questions fermées sont utilisées, sans données qualitatives [8]. De plus, les réponses sont parfois radicalement orientées par le contexte, et les sondages ressemblent parfois plus à des opérations de communication qu’à des enquêtes sociologiques.

Parmi les sondages menés par des associations animalistes, on trouve par exemple l’enquête européenne récente commandée par Cruelty-Free Europe, dans laquelle se dire d’accord avec une proposition revenait toujours à se positionner contre l’expérimentation animale à divers degrés [25]. Il existe un biais de positivité, qui fait que les répondant·es à un questionnaire ont une tendance à répondre par la positive aux questions en oui/non ou en d’accord/pas d’accord, ce qui a pu jouer un rôle dans les résultats, les biaisant dans le sens favorable au message porté par Cruelty-Free Europe. De manière plus explicitement orientée, l’enquête récente de l’Ifop pour la Fondation Brigitte Bardot introduit la partie sur l’expérimentation animale en affirmant que la France est le pays de l’Union Européenne qui utilise le plus de chien·nes, alors que les questions n’ont rien à voir avec ces animaux spécifiquement [6].

Du côté des personnes et associations favorables à l’expérimentation animale, ces aspects sont tout aussi évidents. On trouve dans une enquête produite par le Gircor (qui a notamment le rôle de lobby français de l’expérimentation animale), en réponse à la question sur l’acceptabilité de l’utilisation de primates, l’option « acceptable si les primates sont les seuls animaux dont l’utilisation permet de faire avancer la recherche pour certaines maladies comme le SIDA, le cancer ou la maladie de Parkinson » [1] – option particulièrement trompeuse, dans la mesure où d’autres espèces sont également utilisées pour étudier ces maladies. Dans ce sondage et dans celui produit par Understanding Animal Research (lobby anglais), des questions portent sur la réglementation de l’expérimentation animale – mais y sont tellement génériques qu’elles semblent juste donner l’occasion de rappeler l’expression « strictement réglementée » [10] et de faire une liste des « dispositions légales » existantes [1]. Dans le sondage 2021 du Gircor [26], le cadrage est moins évident mais apparait tout de même dans quelques questions et dans la formulation “recours aux animaux à des fins scientifiques”, introduite avec la “charte de transparence” début 2021 pour remplacer l’expression “recherche animale”, qui avait elle-même été introduite pour remplacerexpérimentation animale” en 2012. La notion de “recours” est loin d’être neutre, et ce sondage a été l’occasion d’une opération de communication de la part du Gircor, avec notamment une émission très complaisante sur France Inter le 15 décembre 2021.

Aux États-Unis, une étude conclut que l’exposition du public à des éléments spécifiques de la réglementation, plutôt qu’à des généralités sur la recherche animale, influence leur positionnement en les rendant moins défavorables [24] – mais les « faits à propos de l’Animal Welfare Act » sélectionnés par l’auteur, lui-même expérimentateur, correspondent uniquement à des éléments positifs de cette réglementation : les espèces protégées par la loi sont mentionnées, mais pas celles qui ne le sont pas ; le principe de soulagement de la douleur par des anesthésiants est mentionné comme s’il était incontournable, alors que certaines expériences impliquent des douleurs qui ne sont pas évitées parce qu’elles font partie de l’expérience ; les inspections des services vétérinaires sont mentionnées comme si elles étaient toujours inopinées, sans parler de leur fréquence, des types de non-conformités constatées ou de leurs conséquences ; et ainsi de suite.

Conclusion

L’expérimentation animale est un sujet particulièrement clivant pour plusieurs raisons. D’abord, il met en conflit l’idéal éthique avec l’envie de voir avancer la science et la médecine. Ensuite, il regroupe des domaines de connaissances divers et complexes, du droit à l’épistémologie en passant par la biologie et la philosophie morale. Enfin, héritage de ces 150 dernières années, il oppose souvent le monde scientifique à un public plus ou moins profane, dont l’accès à l’information est limité par ce que les institutions d’expérimentation animale veulent bien laisser filtrer de leurs activités et par ce que les associations choisissent de mettre en avant.

Même dans le cas des sondages et autres enquêtes, les réponses sont souvent orientées par les questions et par leur contexte. Malgré cela, on retrouve une tendance générale : au moins en Europe et en Amérique du Nord, les gens s’opposent généralement aux souffrances “inutiles” ou “abusives”, que ce soit parce qu’elles concernent une espèce jugée trop proche de nous, parce qu’elles sont jugées trop intenses ou parce que le but des recherches est jugé trop futile. En plus de la nécessité de prendre en compte sincèrement les intérêts des animaux (ce que demande l’antispécisme), pour que le débat sur ces questions puissent avancer, il est aujourd’hui nécessaire qu’une transparence totale soit instaurée, qu’il s’agisse de la transparence des établissements sur leurs pratiques ou de la transparence des administrations sur la réglementation et son application – quitte, peut-être, à remettre en cause une partie ou l’ensemble des pratiques actuelles de l’expérimentation animale.

Références

[1] B. Verschuere & F. Lachapelle, Résultats d’un sondage relatif à l’expérimentation animale en France. Bull. Acad. Vét. France. 161(5) (2008), 393-7. (pdf)

[2] Ipsos MORI, Views on Animal Experimentation. (2010). (pdf)

[3] Ipsos MORI (M. Clemence & J. Leaman), Public attitudes to animal research in 2016. (2016). (pdf)

[4] Commission Européenne / Direction Générale Recherche, Eurobaromètre 55.2 – Les Européens, la science et la technologie. (2001). (pdf)

[5] Ipsos, Les Français et l’expérimentation animale. (2003). (url)

[6] Ifop pour la Fondation Brigitte Bardot, Les Français et la condition animale. (2020). (pdf)

[7] F. Crettaz von Roten, Public perceptions of animal experimentation across Europe. Public Underst Sci. 22(6) (2013), 691-703. (doi)

[8] E. Ormandy & C.A. Schuppli, Public Attitudes toward Animal Research: A Review. Animals. 4(3) (2014), 391-408. (doi)

[9] Commission Européenne, Eurobaromètre spécial 340 – La science et la technologie – Rapport. (2010). (pdf)

[10] B. Williams, Public attitudes to animal research under COVID-19 – Survey report. Understanding Animal Research. (2020). (pdf)

[11] E.P. Sandgren et al., Attitudes toward animals, and how species and purpose affect animal research justifiability, among undergraduate students and faculty. PLOS ONE. 15(5) (2020). (doi)

[12] Ifop pour La Fédération Croc Blanc, Les Français et les animaux de compagnie. (2018). (pdf)

[13] S. Pollo et al., The ‘3Rs’ Model and the Concept of Alternatives in Animal Research: A Questionnaire Survey. Lab Animal. 33 (2004), 47-53. (doi)

[14] Protection Suisse des Animaux, Enquête Expérimentations animales et méthodes alternatives. (2013) – cité et expliqué par F. Crettaz von Roten, Expérimentation animale – Analyse de la controverse de 1950 à nos jours en Suisse. Neuchâtel, Livréo-Alphil. (2019).

[15] Ifop pour la Fondation 30 Millions d’Amis, Les Français et le bien-être des animaux. (2018). (pdf)

[16] Ifop pour Caniprof, Référendum sur la cause animale – Les Français soutiennent les animaux. (2020). (pdf)

[17] N. Marty, Comment le public voit-il l’expérimentation animale ? Résultats d’un questionnaire diffusé en ligne au printemps 2020, concernant les opinions et les connaissances du public sur l’expérimentation animale. (url).

[18] Transcience, Analyses commentées. (2020) (url)

[19] Animal Testing. Article sur les chiffres de l’expérimentation animale de 2015 à 2019. (url)

[20] An open debate. Nature. 444 (2006), 789-90. (doi)

[21] E.G. Marris, Grey Matters. Nature. 444 (2006), 808-10. (doi)

[22] GfS Bern, Expérience sur animaux : des conditions difficiles. (2010) – cité et expliqué par F. Crettaz von Roten, Expérimentation animale – Analyse de la controverse de 1950 à nos jours en Suisse. Neuchâtel, Livréo-Alphil. (2019).

[23] F. Crettaz von Roten, Laboratory animal science course in Switzerland: participants’ points of view and implications for organizers. Lab Animal. 52(1) (2018), 69-78. (doi)

[24] M.M. Metzger, Knowledge of the Animal Welfare Act and Animal Welfare Regulations Influences Attitudes toward Animal Research. J Am Assoc Lab Anim Sci. 54(1) (2015), 70-5. (pubmed)

[25] Cruelty Free Europe, Perceptions of animal testing in the EU. (2020) (url)

[26] Ipsos MORI pour le Gircor, Enquête sur les Français et le recours aux animaux à des fins scientifiques. (2021) (url)

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