Que pense le public de l’expérimentation animale ?

Ce questionnaire est parti de l’idée d’évaluer ce qui justifie divers positionnements sur l’expérimentation animale, notamment de la part de personnes antispécistes. Il a été conçu en janvier 2020, testé et relu par des personnes du Projet Méduses pour ajuster et ajouter certaines questions (merci à elles), avant d’être lancé publiquement le 19 février. Entre le 19 février et le 24 mars 2020, 436 personnes ont répondu en ligne. Une partie des participations a donc eu lieu en période de pandémie, ce qui a pu influencer les réponses.

Démographie

Toutes les classes d’âge au-dessus de 17 ans sont représentées (moyenne = 39 ans, écart-type = 12 ans), ainsi que toutes les tailles de ville de résidence (d’à peine une centaine d’habitant·es à plusieurs millions). Les étudiant·es, employé·es et cadres dominent largement la répartition des catégories socioprofessionnelles, et la très grande majorité des répondant·es avaient un niveau d’études entre le baccalauréat et le bac+2. On m’a signalé que la catégorie « artistes » manquait à la liste des catégories socioprofessionnelles, et que les personnes diplômées d’un BEP ou d’un CAP n’avaient pas ces options dans la liste des niveaux d’études (je les incluais implicitement dans la catégorie « baccalauréat »), ce qui a pu restreindre certaines passations. Les girondin·es (22,5%) sont également surreprésenté·es, probablement en raison de mon ancrage à Bordeaux, mais le reste de l’échantillon est largement partagé entre les départements français, et 17 (0,4%) répondant·es habitent à l’étranger (au Canada, en Belgique, au Japon, en Suisse ou en Slovaquie).

Le questionnaire a été diffusé principalement via les réseaux sociaux, notamment dans les groupes intéressés par le végétarisme, le végétalisme, le véganisme et les droits des animaux, dans les groupes dédiés au scepticisme et à la zététique, ainsi que dans les groupes d’étudiant·es. Les personnes se déclarant végétarien·nes, végétalien·nes et véganes (« végés », 44,3%) sont donc surreprésentées par rapport à la population générale. Les femmes (69,7%) le sont également, peut-être en partie parce qu’elles sont plus nombreuses dans les groupes animalistes. Vu que le questionnaire a été partagé dans les groupes Facebook régionaux du Parti Animaliste, il est aussi tout à fait possible que même parmi les non-végés, les personnes sensibles aux valeurs portées par ce parti soient surreprésentées. Tout en étant assez variée, la population étudiée ne peut donc pas être considérée comme étant représentative de la population française en général.

Au sein de la population interrogée, seules 5 personnes pratiquaient l’expérimentation animale au moment de la passation (deux dans le cadre de leurs études et trois dans le cadre d’un emploi), 2 l’avaient pratiquée dans le cadre d’un emploi, et 97 (23%) l’avaient pratiquée dans le cadre de leurs études. La très grosse majorité (322 personnes, soit 76% des répondant·es) disaient n’avoir jamais pratiqué l’expérimentation animale. Vu la variété des tranches d’âge concernées, il semble peu probable que ces personnes n’aient pas disséqué un animal mort ou vivant dans le cadre de leurs études secondaires, mais si c’est le cas, elles n’ont pas considéré cette pratique comme relevant de l’expérimentation animale.

Affinités

En plus des variables démographiques, j’ai voulu contrôler les affinités avec différentes associations ou différents groupes liés d’une manière ou d’une autre à la question, de manière à évaluer, notamment, si ces affinités impliquent de meilleures connaissances ou une meilleure estimation de ses propres connaissances. Pour les personnes qui disaient connaitre chaque association, il était demandé de juger de la confiance qu’elles lui accordaient. Il ne s’agissait pas de degrés de confiance, mais seulement de trois possibilités, selon que la personne faisait confiance, ne faisait pas confiance ou n’avait pas d’avis.

L’absence de degrés intermédiaires a pu fausser un peu les observations ou entrainer une surreprésentation de l’option « sans opinion ». Mais globalement, à l’exception de l’INRA (devenu INRAE) et de l’Inserm, que la grosse majorité des répondant·es connaissaient au moins de nom, les autres associations étaient largement moins connues. Moins d’une personne sur cinq connaissait le Gircor et Francopa plus que de nom, et moins d’une personne sur trois connaissait les autres associations plus que de nom, ce qui empêche l’interprétation des résultats ou l’analyse de ces données en lien avec les réponses aux questions suivantes.

Positions sur l'expérimentation animale

Une échelle d’opinion a permis de déterminer l’orientation générale de la population vis-à-vis de l’expérimentation animale. L’échelle comportait 8 crans, de « tout à fait opposé·e à l’expérimentation animale (quelles que soient les pratiques, les buts et les animaux utilisés) » (1) à « tout à fait favorable à l’expérimentation animale (quelles que soient les pratiques, les buts et les animaux utilisés) » (8), sans laisser la possibilité aux personnes les plus mitigées de se rabattre sur un cran médian.

De manière générale, les répondant·es étaient plutôt opposé·es à l’expérimentation animale. Cela était encore plus marqué chez les végés que chez les non-végés [p < .0001].

  • 259 personnes (59%) étaient tout à fait opposées à l’expérimentation animale quelles que soient les pratiques, les buts et les animaux utilisés (cran 1) – dont 189 végés (78% des végés) et 70 non-végés (36% des non-végés).
  • 8 personnes (2%) étaient tout à fait favorables à l’expérimentation animale quelles que soient les pratiques, les buts et les animaux utilisés (cran 8) – dont 1 végé (< 1%) et 7 non-végés (4%).
  • 169 personnes (39%) avaient un avis nuancé, justifiées par différentes raisons évoquées plus bas.

Parmi les cinq personnes ayant déclaré pratiquer l’expérimentation animale de manière régulière, une seule s’est prononcée « tout à fait favorable » à l’expérimentation animale. Une autre était plutôt favorable (6 sur l’échelle d’opinion), deux étaient mitigées, mais plutôt favorables (5 sur l’échelle d’opinion) et une était mitigée, plutôt opposée (4 sur l’échelle d’opinion), se déclarant même antispéciste.

Vu la répartition inégale des opinions, afin d’avoir des groupes de taille suffisante pour les représentations et les analyses qui suivent, j’ai regroupé les opinions en cinq groupes : « tout à fait opposé·es » (cran 1 – 259 personnes), « plutôt opposé·es » (crans 2-3 – 101 personnes), « mitigé·es » (crans 4-5 – 44 personnes), « plutôt favorables » (crans 6-7 – 24 personnes) et « tout à fait favorables » (cran 8 – 8 personnes). La distinction entre « plutôt favorables » et « tout à fait favorables » génère deux groupes d’effectifs très réduits, ne permettant pas forcément des comparaisons statistiques pertinentes, mais semblait nécessaire dans la mesure où le cran 8 impliquait théoriquement un positionnement absolument non modulable, comme le cran 1, alors que les crans 6-7 laissaient envisager des nuances dans le positionnement, ce qui paraissait être une distinction importante, au moins sur le plan descriptif. Vu sa taille réduite, le groupe « tout à fait favorable » peut donc difficilement se prêter à des différences significatives avec les autres groupes.

Les raisons qui modulent les opinions sur l’expérimentation animale

À la question « De quoi dépend votre opposition ou votre soutien à l’expérimentation animale ? » étaient proposées trois réponses-types (« de la souffrance des animaux », « des espèces utilisées », « du but recherché (médecine, guerre, agriculture…) »), basées sur des discussions préalables avec des expérimentateurs/rices, des militant·es et des personnes non-connaisseuses, en laissant la possibilité d’ajouter d’autres raisons personnalisées.

Parmi les personnes ayant affiché un positionnement nuancé, on peut s’intéresser aux catégories : « plutôt favorables » à l’expérimentation animale (6-7 sur l’échelle d’opinion), « plutôt défavorables » à l’expérimentation animale (2-3 sur l’échelle d’opinion) et « mitigées » sur la question (4-5 sur l’échelle d’opinion).

  • La souffrance des animaux était majoritairement importante. Cette importance était encore plus marquée chez les personnes plutôt défavorables et tout à fait opposées (98-99%) que chez les personnes plutôt favorables (63%) [p < .05] et plus marquée chez les personnes tout à fait opposées (99%) que chez les personnes mitigées (68%) [p < .01].
  • Le but recherché était assez souvent indiqué comme étant important. Cette importance était plus marquée chez les personnes présentant un avis nuancé (73% des personnes plutôt défavorables, 89% des personnes mitigées et 96% des personnes plutôt favorables) que chez les personnes radicalement opposées (23%) [p < .0001] ou radicalement favorables (12%) [p < .05].
  • Au contraire, l’espèce utilisée ne semblait pas être importante chez une grande proportion de répondant·es, quel que soit le groupe (10-27%). Cependant, vu la méconnaissance des espèces utilisées qu’a révélé une question ultérieure, il est possible que ces résultats soient biaisés ici par le fait que jusqu’à un quart des répondant·es supposaient ou pensaient que les chat·tes et les chien·nes ne sont pas utilisé·es en expérimentation animale – d’autant plus que comme on l’a dit en introduction, les enquêtes ont tendance à trouver un taux d’adhésion à l’expérimentation animale très variable selon l’espèce. Certaines personnes ont pu ne pas cocher « espèces utilisées » parce qu’elles n’imaginaient pas que des animaux évoquant pour elles une affectivité particulière pouvaient être utilisés. Il est aussi envisageable que la surreprésentation des antispécistes opposé·es à l’expérimentation animale aient joué un rôle ici, les positions morales des antispécistes ne se fondant pas, par définition, sur l’espèce.
  • Très peu d’autres raisons ont été données, et par très peu de personnes. Une question tout à fait ouverte, sans réponses-types, aurait peut-être permis d’obtenir des réponses plus variées et plus précises – un futur questionnaire devrait choisir entre cette possibilité et la possibilité d’ajouter aux trois options proposées par défaut ici celles qui ont été mentionnées dans la case « autre » : ici, on relève seulement une raison qui ne semble pas pouvoir moduler l’opinion mais plutôt la justifier (l’indication plus ou moins explicite d’une position antispéciste – c’est-à-dire refusant la discrimination sur le critère de l’espèce) et trois raisons plus susceptibles d’impliquer des changements d’opinion (l’existence d’alternatives ; la validité ou l’invalidité scientifique et l’utilité ou l’inutilité de l’expérimentation ; et la présence d’une réglementation des pratiques).

Parmi les huit personnes « tout à fait favorables » à l’expérimentation animale, il n’y a donc ici qu’une seule personne qui pratique l’expérimentation animale régulièrement. Les autres ne l’ont pratiqué, tout au plus, que dans le cadre de leurs études.

Mais la question s’adressait plutôt, implicitement, à ces personnes n’étant pas « tout à fait » favorables ou opposées à l’expérimentation animale, mais mêmes les personnes ayant des opinions a priori non modulables (1 et 8 sur l’échelle d’opinion) ont largement répondu, cochant en particulier la souffrance des animaux comme raison qui puisse moduler leur opinion. Les cinq personnes ayant déclaré pratiquer régulièrement l’expérimentation animale ont indiqué que le but recherché était important, tandis que deux seulement ont jugé que leur opinion dépendait de la souffrance des animaux, et qu’aucune n’a donné d’autres raisons susceptibles de moduler son opinion.

 Cela suggère que même parmi les personnes qui semblent soutenir inconditionnellement l’expérimentation animale, il y a une prise en compte de la souffrance à un moment donné (c’est d’ailleurs l’objet de l’un des 3R, dont je parlerai plus loin), ou au moins un biais de désirabilité sociale qui empêche d’avouer l’absence de cette prise en compte. Ces positions nuancées, de la part de personnes pratiquant elles-mêmes l’expérimentation animale, peuvent également être le résultat d’un biais de désirabilité (en termes de relations publiques, sachant que la majorité de la population semble être opposée à ces pratiques) et/ou d’une envie sincère d’appliquer les 3R en réduisant le nombre d’animaux et les souffrances qui leur sont infligées tout en recherchant des méthodes de substitution, seules jugées à même de justifier l’arrêt de telle ou telle forme d’expérimentation animale.

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