Que sait le public sur l’expérimentation animale ?

Ce questionnaire est parti de l’idée d’évaluer ce qui justifie divers positionnements sur l’expérimentation animale, notamment de la part de personnes antispécistes. Il a été conçu en janvier 2020, testé et relu par des personnes du Projet Méduses pour ajuster et ajouter certaines questions (merci à elles), avant d’être lancé publiquement le 19 février. Entre le 19 février et le 24 mars 2020, 436 personnes ont répondu en ligne. Une partie des participations a donc eu lieu en période de pandémie, ce qui a pu influencer les réponses.

Le nombre d’animaux utilisés chaque année en France

Les statistiques concernant l’utilisation scientifique des animaux en France sont publiées tous les ans (régulièrement avec du retard) par le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation sur son site web, et tous les trois ans en ce qui concerne les animaux non utilisés dans des procédures expérimentales. Les associations en proposent régulièrement des analyses plus ou moins approfondies (voir notamment les analyses commentées de Transcience, ou l’analyse publiée chez Animal Testing). Depuis le début des années 2000, le nombre d’ « utilisations d’animaux à des fins expérimentales » stagne autour de 2 millions par an. Le nombre d’animaux non utilisés dans des procédures (animaux d’élevage, animaux impliqués dans le développement de souches transgéniques, etc.) s’élève également à environ 2 millions. Les rongeurs, animaux les plus utilisés, sont très rarement réutilisés et ne subissent donc généralement qu’une procédure. Le nombre de procédures correspond ainsi à peu près au nombre d’animaux utilisés. Il y aurait donc plus ou moins 4 millions d’animaux utilisés pour l’expérimentation animale chaque année en France, sans compter les animaux qui ne sont pas comptabilisés (la plupart des invertébrés et les insectes, en particulier).

Ici, la plupart des personnes ont dit ne pas savoir combien d’animaux étaient utilisés annuellement en France. Parmi les personnes qui ont tenté une réponse, les estimations ont varié de 500 à 1 000 000 000, avec dans la plupart des cas des estimations s’étalant de 200 000 à 1 500 000, avec un certain nombre d’estimations floues (« plusieurs » milliers, « plusieurs » millions…). Quelques surestimations ont mentionné le nombre annuel d’utilisations d’animaux pour les procédures expérimentales en Union Européenne (12 millions). Pour la synthèse des données, j’ai considéré que les réponses étaient crédibles à partir du moment où elles mentionnaient « plusieurs millions » d’animaux, et qu’elles étaient justes quand elles mentionnaient le nombre approximatif d’utilisations recensées pour les procédures expérimentales (2 millions) ou le nombre total d’animaux recensés (4 millions).

La majorité des répondant·es (68%) de même que l’ensemble des personnes, quelles que soient leurs pratiques alimentaires et de leurs positions ont assumé ne pas connaitre la réponse à cette question. Les différences observables sur les graphiques ne sont pas significatives [p > .05], si ce n’est que les personnes radicalement opposées ont proportionnellement plus donné de réponses justes et crédibles que les autres groupes d’opinion [p < .05].

Les cinq personnes ayant déclaré pratiquer l’expérimentation animale ont fait des estimations fausses, variant entre « des dizaines des milliers » et « plus d’un million ».

Les espèces utilisées

Actuellement, la loi européenne et sa transposition française interdisent, sauf dérogation, l’utilisation des grands singes et d’espèces en voie d’extinction dans le cadre de l’expérimentation animale. Les espèces les plus utilisées sont les rongeurs et les poissons, mais les lapin·es, les primates, les chien·nes, les chat·tes, les reptiles, les bovins, les ovins, les porcins, les oiseaux, etc., sont également utilisé·es de manières variées selon les espèces (rendement des animaux destinés à la consommation, écotoxicologie pour les poissons, études de diverses maladies chez les chien·nes, les porcs et les primates, etc.).

Ici, la question portait directement sur le degré de confiance des répondant·es concernant l’utilisation d’une espèce, sur une échelle à 6 crans, allant de « je suis sûr·e que non » (en rouge foncé sur les graphes distinguant les scores à chaque espèce) à « je suis sûr·e que oui » (en vert foncé sur les graphes). Toutes les espèces mentionnées étant utilisées, le score minimal étant de 6 et le score maximal de 72. Les scores sont généralement plutôt bons (la quasi-totalité étant au-dessus de 36), mais moins de 14% des répondant·es ont affirmé être sûr·es que l’ensemble des espèces sont utilisées. Les végés ont obtenu de meilleurs scores que les non-végés [p < .01]. Espèce par espèce, cette différence est significative pour les oiseaux [p < .0001], les lapin·es [p < .0005] et les poissons [p < .005], mais beaucoup plus marquée pour les chat·tes (16% de végés et 40% de non-végés pensaient que les chat·tes ne sont pas utilisé·es) [p < .0001].

En revanche, les différences observables entre les groupes d’opinion ne sont pas significatives, si ce n’est que les personnes tout à fait opposées ont obtenu des scores très légèrement meilleurs que les autres [p < .05]. Ces différences concernaient notamment les chien·nes et les chat·tes, pour lesquelles les personnes aux avis radicaux ont obtenu de meilleurs scores que les personnes aux avis nuancés [p < .05] (dont 41% pensaient que les chien·nes ne sont pas utilisé·es, et 59% que les chat·tes ne sont pas utilisé·es). Les scores des personnes tout à fait opposées étaient également meilleurs que ceux des personnes ayant des avis nuancés, en ce qui concerne les moutons [p < .05] et les singes [p < .0001].

De manière générale, la différence de score en fonction des espèces est très marquée. Alors que plus de 90% de personnes sont sûres que les souris et les rat·es sont utilisé·es, elles ne sont que 25-30% à en être sûres en ce qui concerne les moutons, les poules et les autres oiseaux. Plus de 25% des répondant·es pensaient même (en étant rarement sûr·es) que ces espèces, ainsi que les chat·tes, ne sont pas utilisé·es. Si l’on entend rarement parler des moutons, des poules et des autres oiseaux, les poissons sont pourtant l’espèce la plus utilisée après les rongeurs. Plus de 20% des répondant·es avaient tendance à penser que les vaches ne sont pas utilisées. Les cinq personnes pratiquant l’expérimentation animale ont affirmé être sûres de l’utilisation de primates, de rats, de poissons et de souris. Deux d’entre elles avaient un score parfait ou presque (une des deux n’était pas tout à fait sûre que les chat·tes sont utilisé·es). Les trois autres avaient un score de 56, 59 et 61. Le cas de l’une d’entre elles est intéressant : elle n’était pas sûre (cran 4) que les poules, les lapins, les porcs, les vaches et les moutons (animaux “de rente”) soient utilisé·es en expérimentation animale.

Ces résultats sont étonnants, concernant des espèces qui ont souvent, et récemment, été mises en avant par les associations d’opposition à l’expérimentation animale (en France, Animal Testing a sorti en 2016 une vidéo des chien·nes myopathes utilisé·es par le Téléthon, et en 2019 une vidéo tirée d’un laboratoire qui utilise des chat·tes). L’enquête de L214 concernant les « vaches à hublots », largement diffusée, ne date que de juin 2019 (c’est-à-dire moins d’un an avant la passation du questionnaire) et ces pratiques existent au moins depuis les années 1970. Peut-être la recherche en zootechnie (sciences et techniques de l’élevage) est-elle plus difficilement rattachée à l’expérimentation animale, ce qui expliquerait en partie cette incertitude. Cependant, l’utilisation des animaux "de rente" ne se limite pas à la zootechnie : les porcs, par exemple, sont utilisés comme modèles pour les maladies cardiaques et les greffes de peau, entre autres utilisations non-zootechniques.

Les applications de l'expérimentation animale

L’enquête statistique annuelle du ministère distingue huit grands domaines d’application. Recherche fondamentale (développement des connaissances et de la compréhension de phénomènes sans application directe), recherche biomédicale (médicaments, vaccins, traitements, etc.) et toxicologie (tests de toxicité des médicaments, des produits chimiques, des produits phytosanitaires, etc.) constituent la très grosse majorité des expériences réalisées. Le reste se partage entre les colonies d’animaux génétiquement modifiés, les expériences relatives à la conservation des espèces, l’enseignement supérieur, les expériences relatives à la protection de l’environnement et les enquêtes médico-légales. A priori, l’enquête ne prend pas en compte les recherches menées par le Ministère de la Défense.

Ici, la question demandait aux répondant·es de lister les applications de l’expérimentation animale qu’iels connaissaient, sans limite de nombre. Les réponses ont été variées. D’abord, 97 personnes (23%) ont répondu « je ne sais pas » ou fait un hors-sujet (« vivisection », « torture », « choose cruelty-free »…). Il est possible que la question n’ait pas été comprise par une partie des répondant·es, ce qui pourrait expliquer ce nombre élevé. Contrairement aux questions précédentes, ici, la différence entre non-végés et végés n’est pas remarquable, ni celles entre les personnes selon leur position sur l’expérimentation animale. La moitié des répondant·es a fourni 1, 2 ou 3 applications possibles. Le gros quart restant a fourni entre 4 et 8 applications plus ou moins spécifiques.

Parmi les 339 personnes ayant donné au moins une application, 51% ont mentionné les applications médicales, 53% plus spécifiquement les médicaments, et moins de 10% d’autres applications spécifiques du domaine médical (psychologie, soins vétérinaires, vaccins, nutrition et dermatologie).

10% ont mentionné la toxicologie, et 2 à 14% des applications spécifiques plus ou moins liées à la toxicologie (tests de produits ménagers, de cigarettes, de produits chimiques et de polluants divers). Plus étonnant, 70% ont mentionné les tests liés aux produits cosmétiques, application la plus citée ici alors que la loi européenne interdit les tests des produits cosmétiques finis et des ingrédients de produits cosmétiques depuis plusieurs années (bien que cette affirmation doive être nuancée, comme on le verra).

15% ont mentionné la recherche fondamentale.

8% et 13% ont mentionné les expériences liées à l’agroalimentaire et à la zootechnie, et moins de 6% les expériences liées à l’industrie automobile, à l’enseignement, aux applications militaires, à l’éthologie (étude des comportements animaux) et à la recherche spatiale. La production des animaux génétiquement modifiés n’a pas été mentionnée, ni les expériences relatives à la conservation des espèces (encore que l’éthologie puisse probablement en faire partie) ou à la protection de l’environnement (encore que les expériences sur les polluants entrent peut-être dans cette catégorie).

Pour mettre en perspective par rapport au total des personnes ayant répondu au questionnaire, 69% ont mentionné au moins une application médicale, 22% ont mentionné au moins une application toxicologique (à l’exception des cosmétiques) et 11% ont mentionné la recherche fondamentale. Seuls 2% – neuf personnes, dont sept végés et une seule personne (plutôt) favorable à l’expérimentation animale – ont mentionné au moins une application de chacun de ces trois domaines, qui constituent pourtant la très grosse majorité des procédures expérimentales infligées aux animaux. La prédominance des applications médicales s’explique très bien par leur mise en avant systématique par les chercheurs/euses lors de leurs interventions visant à défendre ou à promouvoir l’expérimentation animale.

On peut quand même remarquer que plus de végés (30%) que de non-végés (12%) ont mentionné au moins une application toxicologique [p < .0001]. Cela pourrait s’expliquer par la mise en avant de la toxicologie par les associations opposées à l’expérimentation animale, dans la mesure où les problèmes liés à la prédictivité des modèles animaux y sont les plus évidents. En revanche, alors que les personnes mitigées n’ont quasiment pas mentionné ce domaine, la différence entre les groupes d’opinion n’est pas significative.

Dans une moindre mesure, la recherche fondamentale était plus souvent mentionnée par les non-végés (15%) que par les végés (9%) [p < .005], ce qui s’explique difficilement, d’autant que là encore, la différence entre les groupes d’opinion n’est pas significative.

La définition de la recherche fondamentale

La question suivante était ouverte, demandant la définition de la recherche fondamentale. Voici ce qu’en dit l’Inserm :

Accroître les connaissances relatives aux sciences de la vie et de la santé et améliorer la compréhension des phénomènes biologiques : la recherche fondamentale est avant tout source de savoir. Imprévisible en termes de résultats, cette recherche exploratoire est en outre particulièrement efficace pour faire émerger des concepts totalement nouveaux, moteurs du progrès et de l’innovation. […] Pour produire de l’innovation, il est toujours possible d’améliorer l’existant. Mais les progrès les plus significatifs se fondent le plus souvent sur des découvertes issues de la recherche fondamentale : sans les études sur les mécanismes fondamentaux de l’immunologie, l’immunothérapie n’aurait pas vu le jour. […] Les exemples sont innombrables et la frontière entre recherche fondamentale et recherche appliquée devient finalement assez floue : non seulement la première nourrit la seconde, mais les progrès technologiques produits par la recherche appliquée sont devenus indispensables à une recherche fondamentale performante.

En somme, la recherche fondamentale est une forme de recherche : (1) qui ne cherche pas une application directe, mais une compréhension (2) dont pourront éventuellement découler des applications.

Afin de noter la justesse des réponses à cette question, j’ai donc pris en compte ces deux points. La mention de l’absence d’application directe permettait d’avoir une réponse « crédible », tandis que la mention des deux points permettait d’avoir une réponse « juste ». La cotation ayant été faite uniquement par moi, sans validation extérieure, la distinction entre réponse crédible et réponse juste n’est probablement pas très robuste.

Plus de la moitié des répondant·es ont déclaré ne pas connaitre la définition de la recherche fondamentale et quelques-unes (presque uniquement des personnes opposées à l’expérimentation animale) ont fait un hors-sujet très explicite (« une fausse excuse pour torturer des animaux », « ne pas causer de mal à l’homme », etc.). Parmi les 191 personnes ayant tenté une réponse à la question, 38% ont proposé une réponse « fausse », plusieurs mentionnant la recherche médicale, d’autres proposant une réponse beaucoup trop générale pour être jugée « crédible » (par exemple « une recherche dans le but de découvrir », « recherche des labos » ou « pour faire des avancées scientifiques ») ; 32% ont proposé une réponse « crédible » (par exemple, « améliorer la compréhension de tout » ou « travaux de recherche expérimentales et théoriques pour en connaître davantage ») ; et 30% ont proposé une réponse « juste » (par exemple, « recherche visant à étendre le champ des connaissances scientifiques, sans forcément rechercher une application de ces connaissances à court ou moyen terme » ou « recherche qui a pour but d’accroître les connaissances fondamentales de son champ sans exigence d’applicabilité »).

La différence entre non-végés et végés est ici négligeable, alors que la différence en fonction des positionnements des répondant·es est très claire : les personnes mitigées [p < .01] et plutôt favorables [p < .0005] ont nettement mieux répondu que les personnes radicalement opposées.

La compréhension de ce qu’est la recherche fondamentale ne semble donc pas optimale chez les personnes plutôt ou tout à fait opposées à l’expérimentation animale. Il semble également étonnant qu’aucune personne tout à fait favorable à l’expérimentation animale n’ait donné une réponse valable à cette question.

La fiabilité pour transférer les résultats vers l’espèce humaine

Certaines associations opposées à l’expérimentation animale disent parfois qu’aucune espèce ne peut être le modèle d’une autre, et que l’expérimentation animale serait donc non seulement inutile, mais dangereuse. En fait, comme cela devient clair dans les ouvrages de Ray Greek (par exemple, FAQs about the use of animals in science, 2009), sur lequel s’appuie notamment André Ménache (porte-parole d’Antidote Europe et de Pro Anima en France), ces propos ne remettent généralement pas en cause l’intérêt de toute forme d’expérimentation animale, mais seulement de l’utilisation des animaux comme modèles prédictifs de la nocivité et de l’efficacité de différents produits et médicaments. De plus, il est assez clair dans les propos des tenant·es de l’expérimentation animale (cela apparait même déjà dans le Livre blanc sur l’expérimentation animale publié par le Gircor en 1995) qu’iels sont souvent conscient·es des limites des modèles animaux et de la prudence à avoir lors de la transposition aux humain·es des résultats obtenus chez les animaux. D’ailleurs, parmi les cinq répondant·es pratiquant l’expérimentation animale, un seul a répondu « oui », les autres préférant « ça dépend ».

En somme, sans entrer dans les détails en fournissant une argumentation complète et sourcée sur chaque type d’expérimentation animale (ce qui, à ma connaissance, n’existe pas), il serait imprudent d’affirmer de manière définitive que l’expérimentation animale ne donne jamais de résultats fiables pour des applications chez l’humain·e. Il serait encore plus imprudent d’affirmer qu’elle donne toujours des résultats fiables, dans la mesure où les études existent qui montrent par exemple que les données précliniques (expériences sur les animaux) ne recoupent que partiellement les données obtenues chez l’humain·e lors des études cliniques (par exemple, Olson et al. 2000 qui, ironiquement, a été utilisé par les deux parties du débat pour soutenir leur position, les résultats étant mitigés).

La question suivante demandait : « L’expérimentation animale donne-t-elle des résultats fiables pour des applications chez l’humain ? ». Les répondant·es avaient trois choix : « oui », « non » et « ça dépend ». Malgré la preuve de principe que constitue les différences imprévisibles entre les espèces, le bilan franchement négatif des recherches sur les maladies neurodégénératives et les limites de la toxicologie animale, la bonne réponse était donc ici « ça dépend » – ou plus pragmatiquement, la question étant extrêmement complexe, « je ne sais pas ».

Par comparaison aux autres questions, la proportion de personnes ayant répondu ne pas savoir est minime (environ 10%, quel que soit le groupe), peut-être justement parce que l’option « ça dépend » a pu être utilisée comme choix par défaut par des personnes ne connaissant pas la réponse. De plus, chez les un·es comme chez les autres, la proportion de réponses « oui » était plutôt négligeable. En l’état, les végés ont moins bien répondu que les non-végés (p < .001), et les personnes radicalement opposées ont moins bien répondu que les personnes ayant un avis nuancé (p < .0001).

Étonnamment, trois des huit personnes tout à fait favorables ont répondu « non », ce qui pose question sur leur soutien à l’expérimentation animale, si elles jugent que celle-ci ne peut pas donner de résultats fiables pour l’humain – difficile d’en savoir plus sans un entretien approfondi.

Il y a probablement ici un nœud important pour le positionnement du public face à l’expérimentation animale. Si elle ne peut pas donner de résultats fiables pour l’humain, il n’y a aucune raison valable de continuer. Si elle en donne toujours, cela peut être vu comme une justification à sa pratique. Mais cette justification ne prendrait pas en compte un certain nombre de considérations morales. Faute d’une interdiction fondée sur ces critères moraux, le strict minimum serait donc que des personnes qualifiées s’attardent sur la question scientifique pour en clarifier les tenants et aboutissants, non pas avec des séries d’exemples censés prouver rétrospectivement la validité ou l’invalidité de tous les modèles animaux comme c’est généralement le cas, mais avec des évaluations approfondies de chacun des domaines concernés (c’est d’ailleurs à peu près ce que demandent Antidote Europe et Pro Anima depuis plusieurs années avec l’idée d’une commission d’enquête parlementaire).

Les 3R

La question suivante était ouverte : « Que désignent les 3R ? ». Voici la présentation des 3R par l’Inserm :

Le principe des 3R est né de la réflexion éthique de deux biologistes anglais, William Russel et Rex Burch. Dans leur ouvrage paru en 1959, Les principes d’une technique expérimentale conforme à l’éthique (…), les deux scientifiques exposent pour la première fois ce principe, visant à la Réduction, au Remplacement et au Raffinement des expériences conduites avec des animaux.

La réduction concerne le nombre d’animaux utilisés (par exemple, en évitant de répéter des expériences pour lesquelles des conclusions robustes existent déjà, en utilisant des méthodes statistiques pour déterminer le nombre minimal d’animaux à utiliser pour obtenir des résultats exploitables). Le remplacement consiste à remplacer les méthodes utilisant des animaux vivants par des méthodes utilisant des tissus animaux ou par des méthodes non-animales. Le raffinement consiste à réduire au maximum les souffrances subies par les animaux, de diverses manières.

En 2012, l’OPAL (association de défense et de promotion de l’expérimentation animale) a organisé un colloque autour du 4e R : la « responsabilité » – qui avait déjà été suggéré en 1995 par R.E. Banks. Avec la directive européenne de 2010, qui allait être appliquée en France dès 2013, il s’agissait de revendiquer que l’on laisse aux chercheurs/euses une liberté de choix plutôt que de les obliger à suivre à la lettre une réglementation jugée trop restrictive. Quant au Gircor, dans le cadre de sa collaboration avec le GRAAL (association qui replace des animaux de laboratoire pour leur « retraite »), il a proposé la « réhabilitation » en tant que 4e R. Aucun de ces principes n’implique l’arrêt de l’expérimentation animale, mais les chercheurs/euses y font régulièrement référence pour rassurer le public sur la prise en compte de la souffrance des animaux et sur l’objectif de remplacement total annoncé par la directive européenne de 2010.

Ici, une réponse était jugée « juste » si les trois noms ou verbes (par exemple, « remplacement » ou « remplacer ») étaient présents ; « incomplète » si une partie des mots étaient présents, qu’elle soit accompagnée par un ou des mots faux ou qu’elle soit laissée incomplète. La question concernait implicitement les 3R de l’expérimentation animale, mais plusieurs personnes, au sein de réponses justes ou fausses, ont mentionné les 3R du recyclage (réduire, réutiliser, recycler).

Ici, une très large majorité de répondant·es (77%), dont une des cinq personnes ayant dit pratiquer l’expérimentation animale et trois des six personnes s’étant déclarées spécialistes du sujet) ont affirmé ne pas savoir ce que sont les 3R. Une petite proportion de répondant·es (4%, dont une personne pratiquant l’expérimentation animale) ont mentionné les 3R du recyclage. Seules six personnes ont donné une réponse « fausse », parlant simplement de l’éthique des laboratoires sans aucune précision, ou tentant leur chance avec par exemple « Respect, rigueur, rationalité ».

Les réponses incomplètes mentionnaient souvent la réduction et moins souvent le remplacement. Le raffinement y était le moins mentionné (il s’agit d’ailleurs, dans mon expérience, du principe le plus souvent oublié, ou le plus mal expliqué, lors des prises de parole publiques, quelle que soit la position de l’intervenant·e). Une seule personne a mentionné un 4e R, parlant du « recyclage ».

Il y a donc bien une très large méconnaissance par le public du principe des 3R, pourtant central dans la réglementation actuelle et dans l’argumentation des chercheurs/euses.

Les méthodes alternatives

La question suivante demandait aux répondant·es de lister les méthodes alternatives qu’iels connaissaient. La question précisait qu’il s’agissait des « méthodes de recherche sans animaux », excluant donc explicitement les méthodes utilisant des substances d’origine animale.

Malheureusement, les substances d’origine animale sont encore trop répandues, même dans les cultures de cellules, alors même que le Centre Européen de Validation des Méthodes Alternatives recommande l’utilisation d’anticorps non-animaux et que des projets cherchent à mettre en avant l’utilisation de milieux « xeno-free ».

Une large proportion des répondant·es (43%) a répondu « je ne sais pas » ou a fait un hors-sujet pour cette question. Les hors-sujets tournaient principalement autour d’alternatives non pas à la recherche, mais aux pratiques de consommation (la marque « Body Shop », « l’utilisation de produits naturels », « acupuncture alimentation saine et végane », etc.), mais quelques-uns concernaient de manière indirecte des alternatives pour la recherche (« Pro Anima », du nom de l’association qui participe au développement du Valitox) tandis que d’autres faisaient une généralité en disant qu’il existe « beaucoup » ou « de nombreuses » méthodes alternatives, sans en mentionner spécifiquement. La plupart des personnes ayant répondu directement à la question ont donné une, deux ou trois méthodes plus ou moins spécifiques. Sept personnes ont donné quatre méthodes, et une personne a mentionné cinq méthodes.

Parmi les méthodes mentionnées, les méthodes in vitro l’ont été le plus souvent et de diverses manières, soit simplement par le mot « cellules » ou « in vitro », soit plus précisément avec la mention des « cellules souches », de « peau artificielle recréée en laboratoire » ou de « puces » (organes-sur-puce). Les méthodes in silico ont été moins développées, mais mentionnées malgré tout, parfois avec l’idée de « modélisation », d’ « intelligence artificielle », de « clone virtuel », de « simulation informatique » ou de « recherche informatique », ou bien directement « in silico ». Enfin les tests sur les humain·es (in humano) ont été mentionnés par 30% des personnes ayant répondu à la question, en précisant la plupart du temps qu’il s’agit d’humain·es « volontaires » et « consentant·es », parfois « rémunéré·es », et une fois en précisant qu’il faut supposer que les humain·es ne sont pas des animaux pour ne pas considérer ces propositions comme de l’expérimentation animale.

Quelques personnes ont mentionné le « microdosage », pratique consistant à tester l’effet d’un produit en injectant localement une dose infime (non susceptible de provoquer des réactions sévères) chez une personne saine. Enfin, les « plantes », « végétaux » et autres « cellules végétales » ont été mentionné·es par quelques personnes.

Personne n’a suggéré l’utilisation de prisonnier·es ou de criminel·les, idée que l’on retrouve encore trop souvent sur les réseaux sociaux en réaction à des actualités ou à des enquêtes. Si l'on se bat pour l'interdiction de l'expérimentation animale sur la base de critères moraux, il semble pourtant difficile de soutenir l'idée que l'on devrait réaliser des expériences sur des personnes ne pouvant pas donner un consentement tout à fait libre et éclairé.

Moins de la moitié des répondant·es a mentionné au moins une méthode in vitro, moins d’un quart a mentionné au moins une méthode in silico et moins d’un cinquième, une méthode in humano. Seules 25 personnes (6%) ont mentionné au moins une méthode de chacun de ces domaines. Les personnes nuancées ont mentionné au moins une méthode in silico plus souvent que les personnes radicalement opposées (p < .001), ce qui s’explique difficilement.

Les huit personnes tout à fait favorables n’ont mentionné aucune méthode in silico ni in humano – en fait, quatre ont répondu « je ne sais pas », une a fait un hors-sujet, et les trois autres ont mentionné uniquement les « cellules » ou les « cellules souches ». Parmi les six personnes s’étant déclarées spécialistes de l’expérimentation animale, deux ont répondu « je ne sais pas », une a parlé uniquement des méthodes in vitro, deux ont parlé des méthodes in vitro et in silico et une a parlé des méthodes in vitro, in silico et in humano. Parmi les cinq personnes pratiquant l’expérimentation animale, une a répondu « je ne sais pas » et quatre ont mentionné au moins une méthode in vitro, dont trois ont mentionné également une méthode in silico. Aucune n’a mentionné la possibilité de tests chez les humain·es.

En fait, il n’est pas rare de trouver dans les écrits qui défendent l’expérimentation animale ou qui en parlent de manière neutre, l’idée que l’expérimentation animale est « indispensable » ou « nécessaire » parce qu’il serait impensable, éthiquement, de réaliser sur des humain·es certaines des procédures que l’on inflige actuellement aux animaux. Reconnaitre cette possibilité, c’est reconnaitre que l’on a choisi d’interdire les expériences sur les humain·es non consentant·es, et certaines expériences même sur les humain·es consentant·es, malgré les limites que cela impose à la recherche scientifique. Reconnaitre explicitement qu’il s’agit là d’un choix, c’est reconnaitre que l’expérimentation animale est également un choix plutôt qu’un élément indispensable de la science et que, quelles que soient les réglementations et les mesures prises pour limiter les souffrances des animaux utilisés, ce choix est fait au détriment de ces animaux, dans la perspective (plus ou moins lointaine) de bénéfices (ou de conforts) pour l’espèce humaine.

La possibilité de tout remplacer par des méthodes non-animales

La question suivante poursuivait sur ce sujet en demandant « Les méthodes alternatives peuvent-elles aujourd’hui remplacer toutes les expériences sur les animaux ? ». Quatre choix étaient possibles : « je ne sais pas », « non », « oui », « pas entièrement ». Comme l’a fait remarquer une personne, il est possible que la formulation de la question mentionnant « toutes » les expériences sur les animaux et la présence de l’option « pas entièrement », étant mutuellement exclusives, ait été source d’ambiguïté dans l’esprit de certaines personnes, dans la mesure où la réponse « non » est tout aussi valable que la réponse « pas entièrement ».

Si l’on exclut la réalisation sur des humain·es des procédures infligées aux animaux non-humains, plusieurs domaines de recherche ne semblent pas avoir d’alternatives actuellement assez développées pour procéder à un remplacement total sans perte de résultats. Si le développement des méthodes alternatives de nos jours est impressionnant, en particulier en ce qui concerne les recherches en toxicologie, prétendre que ces méthodes, dans leur état actuel, suffiraient à remplacer toutes les procédures expérimentales infligées aux animaux dans tous les domaines, relève de la mauvaise foi ou de la méconnaissance. Les associations soulignent d’ailleurs régulièrement le besoin de financements pour le développement des méthodes alternatives, en plus de dénoncer le processus extrêmement long pour faire valider les alternatives existantes afin qu’elles puissent être imposées sur le plan réglementaire. Même les associations qui défendent ou promeuvent l’expérimentation animale (Gircor, OPAL, AFSTAL) participent à la plateforme Francopa, axée sur les 3R, mais qui ne reçoit aucun financement public pour son fonctionnement (de ce point de vue, cette plateforme a été un échec retentissant). Par ailleurs, comme on l’a dit plus haut, de nombreuses méthodes dites « alternatives » utilisent des substances d’origine animale, récupérées dans les abattoirs ou sur des animaux tués pour l’occasion sans avoir subi de procédure expérimentale (ce qui leur évite des souffrances et une captivité à plus long terme, mais pas la mort).

À la question « Les méthodes alternatives peuvent-elles aujourd’hui remplacer toutes les expériences sur les animaux ? », la différence entre les groupes est très claire dans les réponses. Les végés ont moins bien répondu que les non-végés [p < .005] et les personnes radicalement opposées ont moins bien répondu que les personnes aux avis nuancés [p < .005]. De plus, parmi les quatre personnes tout à fait favorables ayant tenté une réponse, trois ont répondu « oui », ce qui s’explique difficilement.

Il s’agit là encore de l’un des nœuds du débat. En fait, il est tout à fait envisageable qu’il reste impossible pendant longtemps de remplacer certaines procédures spécifiques, notamment celles qui impliquent l’utilisation de « modèles non-analogues », c’est-à-dire les recherches tentant de mieux comprendre des fonctions présentent chez certains animaux mais pas chez d’autres (la repousse de la queue chez le lézard, la bioluminescence chez certains poissons, etc.) pour éventuellement en tirer des conséquences ou des applications dans divers domaines. D’ailleurs, dans plusieurs études, les chercheurs/euses interrogé·es pensaient que l’objectif de remplacement total (inscrit dans la directive européenne de 2010) ne sera jamais atteint (Fenwick et al. 2011, Crettaz 2018). Cependant, cela ne suffit pas en tant que justification morale pour poursuivre l’expérimentation animale, pas plus que cela ne justifierait de reprendre les expériences sur les humain·es non-consentantes.

Les cosmétiques

On l’a vu dans la partie sur les applications de l’expérimentation animale, les cosmétiques ont été le domaine le plus cité par les répondant·es. Cela s’explique probablement par le fait que les campagnes contre les tests de cosmétiques sur les animaux ont été très nombreuses et très médiatisées tout au long des années 1990 et 2000, et que les achats de cosmétiques continuent de poser question aujourd’hui, d’une part à cause des réglementations chinoises, d’autre part à cause de la réglementation européenne REACH.

À la fin des années 1980, l’idée a émergé d’interdire les tests de cosmétiques sur les animaux. Dans l’Union Européenne, après une longue lutte, ces tests ont été interdits pour les produits finis en 2004. En 2009, ils ont été partiellement interdits pour les ingrédients isolés. En 2013, l’interdiction a été confirmée. Depuis lors, le reste du monde avance progressivement vers une interdiction générale et, à l’exception de la Chine, il était possible pour les marques européennes de vendre leurs produits non testés sur les animaux partout dans le monde. Le cas de la Chine était alors particulier, et les marques qui y vendaient leurs produits faisaient donc nécessairement des tests sur les animaux pour l’occasion, alors que la sûreté de leurs ingrédients et de leurs produits avait été démontrée par d’autres méthodes. Cette situation évolue depuis la fin des années 2010 (avec par exemple une exemption de tests sur les animaux pour les entreprises étrangères installant une unité de production en Chine), et depuis mai 2021, la Chine autorise l'importation de la plupart des cosmétiques étrangers sans obliger la réalisation de tests sur les animaux, ce qui est une énorme avancée vers la possibilité d'une interdiction mondiale.

Au début des années 2000, l’Europe a lancé le programme REACH, destiné à tester la sûreté de nombreux produits chimiques largement utilisés. Le risque était que les ingrédients utilisés en cosmétique et dans d’autres domaines soient testés sur des animaux dans le cadre de REACH, alors que la loi cosmétique interdisait ces tests. Ce risque a été confirmé en 2020 quand on a appris que l’ECHA avait obligé en 2018 des entreprises à tester deux produits pourtant utilisés exclusivement dans l’industrie cosmétique. L'ECHA fournit un graphique qui explique les situations où les tests sur les animaux peuvent être imposés. One Voice a donc réaffirmé l’intérêt des logos indiquant l’absence de tests sur les animaux. La situation reste donc complexe pour les consommateurs/rices, sauf à n’utiliser que des cosmétiques constitués exclusivement de produits d’origine naturelle ou à regarder attentivement les logos.

Ici, trois questions portaient sur la possibilité de tester les produits finis et les ingrédients sur des animaux, et de vendre des produits ayant impliqué des tests sur les animaux.

À la première question, qui demandait s’il était autorisé en Union Européenne de tester les cosmétiques sur des animaux, 13% des répondant·es ont dit ne pas savoir. Les végés ont globalement mieux répondu que les non-végés [p < .0005] – mais leurs réponses restaient majoritairement fausses.

À la deuxième question, qui demandait s’il était autorisé dans l’UE de tester les ingrédients de produits cosmétiques sur des animaux, 22% des répondant·es ont dit ne pas savoir. Là encore, le taux d’erreurs est globalement élevé (54%), sans que les différents groupes ne se distinguent de manière remarquable.

En revanche, pour la dernière question, qui demandait s’il était possible de trouver dans l’Union Européenne des produits de marques pratiquant les tests sur des animaux, peu de répondant·es ont dit ne pas savoir (9%) et le taux d’erreurs a été très bas (4%). Comme on l’a vu, ces produits peuvent encore se trouver en magasin pour différentes raisons, qui s’effacerons peut-être dans les années à venir. Pour cette question, la différence entre les groupes n’est pas évidente.

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *